mardi , 1 décembre 2020
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«L’autoportrait navigant sur la toile est une manière d’accéder à une visibilité numérique»

A sa manière de scruter et d’analyser avec recul et lucidité les phénomènes sociétaux, le professeur Mustapha Chagdali nous donne dans l’interview qui suit un éclairage bien précis sur le selfie.

«L’internaute» : Quel est votre avis sur les autoportraits diffusés sur le Web ? Peut-on les considérer comme faisant partie de simples albums personnels ?

Pr. Mustapha Chagdali : Ne faut-il pas, d’abord, préciser qu’un autoportrait est un portrait d’une personne fait par elle-même. Préciser cela veut dire, sur le plan psychologique, qu’il s’agit d’un regard sur soi et une sorte d’image de soi. Autrement dit, il s’agit d’une forme de perception portée sur soi-même. Définir l’autoportrait de cette façon signifie qu’il ne s’agit pas d’une simple photo que l’on souhaite partager avec les autres. Un autoportrait est une manière de dire, implicitement, aux autres «voilà comment je suis et je vous invite à me concevoir comme ça… » C’est dans ce sens latent que le partage sur le Web des autoportraits trouve sa fonction psychologique.

Aujourd’hui, avec l’avènement du virtuel, la pratique de partager les autoportraits se multiplie. On assiste à la création et le partage sur la toile de plusieurs formes d’autoportraits comme le selfie et le nixie. L’autoportrait sur la toile a pris plusieurs formes mais dont le sens psychologique reste presque le même puisque son objectif est de permettre aux internautes de devenir visible selon le regard qu’ils portent sur eux-mêmes…


D’habitude, un album personnel est fait pour immortaliser des moments importants de la vie, et pour être montré à des amis et proches.  Selon vous, les autoportraits sur Internet ne relèvent-t-ils pas de cet état de fait, avec en plus le désir du partage avec un maximum de personnes ? Ou sont-ils une sorte d’envahissement en imposant à l’autre de voir ce qu’on est et ce qu’on fait ?

 

Oui tout à fait, un album de photos est fait pour immortaliser des moments dans la vie d’une personne. Cela relève de ce qu’on peut considérer comme une forme d’illusion de l’immortalité dont l’humain est investie. Autrement dit, l’homme sait au fond de lui qu’il est périssable et mortel, et pourtant, il se trouve dans cette illusion de vouloir laisser des traces par le fait de se prendre en photos et d’immortaliser ses souvenirs. Avec la technologie numérique, l’homme possède, aujourd’hui, une interface lui permettant de rester virtuellement immortel. En fait, plusieurs internautes ne sont plus de notre monde mais leurs autoportraits sont encore vivants sur la toile numérique.

Partager ses autoportraits sur le Web est, peut-être, une manière de prolonger son existence dans la perception des autres et c’est, peut-être, ce qui explique le désir de partager les autoportraits sur Internet. Ce désir de partager ses autoportraits est souvent accompagné de l’idée de vouloir plaire aux autres selon l’image que l’on se fait de soi….


D’aucuns diffusent des autoportraits «truqués» les montrant dans des endroits et des positions confortables où ils n’ont jamais été. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Une très bonne question… Je pense que lorsqu’on a une image négative de soi que l’on ne peut aucunement la partager, il devient possible de la modifier avec les moyens de la technologie numérique. Un tel acte ressemble beaucoup au fait de se maquiller pour se donner une autre image de soi. Ce qu’il faut dire peut-être à ce propos c’est que la technologie numérique  permet aux internautes de réaliser leurs frustrations ne serait-ce que sur un plan virtuel. Les autoportraits truqués peuvent être expliqués comme étant une manière de se projeter et de réaliser ses manques…


Comment expliquez-vous le fait que des gens bravent les dangers pour prendre un selfie (certains en sont morts) ?

Prendre des autoportraits en situation de danger correspondrait, à mon avis, au souhait de vouloir attirer l’attention  sur cette image de soi. Il ne faut pas oublier que le critère d’évaluation des autoportraits sur le Web reste lié aux nombres de vues. Se prendre un autoportrait en situation « effrayante » et dangereuse n’est qu’une forme d’emballage pour devenir visible chez le plus grand nombre de navigants sur la toile.

D’un autre point de vue, il me semble que la pratique en vogue de partager ses autoportraits sur le Web n’est qu’un acte qui exprime, au fond, les valeurs de l’individualisme dans une société où tout bascule vers une forme de consommation qui dépasse les biens et les services. De ce fait, l’autoportrait navigant sur la toile est une manière pour les internautes d’accéder à une visibilité numérique même s’il s’agit, comme je l’avais écrit auparavant, d’un désir un peu spécial : le désir d’être visible parmi la foule…

Propos recueillis par Abdelkader El-Aine

 

 

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