samedi , 22 février 2020
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Pr. Mustapha Chagdali: Lorsque le virtuel fait fonction d’un journal intime… !

Transformer le virtuel en un journal intime est un acte très analyseur qui montre, une fois de plus,  le besoin d’extérioriser son intimité interne et la faire connaitre sur la toile.

 

Le diariste est le nom qui désigne la personne qui tient, d’une façon régulière, un journal intime. Ce dernier a toujours eu une fonction multiple sur le plan psychologique. Il permet, d’abord, au diariste d’établir un lien régulier avec soi-même par l’intermédiaire de l’écriture portant sur les événements marquants de sa propre vie.  Ainsi, le journal intime ne prend son sens qu’à partir du fait qu’il constitue un discours écrit par soi et adressé pour soi-même, son rôle puise dans une forme d’introspection et dont le but est de porter un regard, à la fois cognitif et affectif, sur l’évolution et le développement propres à chaque diariste. En un mot, le journal intime permet au diariste de rétablir sa mémoire en y inscrivant  ses propres expériences personnelles et professionnelles.

Cependant, avec l’avènement du numérique, l’idée du journal intime a pris une autre forme et on a vu naitre des blogs sur Internet qui commencent à faire fonction d’un journal intime, et de ce fait, plusieurs diaristes ont changé leurs cahiers par des pages web pour transcrire leurs expériences personnelles au quotidien. Ce changement a complètement chamboulé l’idée d’un journal, basée sur une écriture intime par soi et pour soi vers l’idée de poster et  de partager sur le virtuel son journal avec d’autres internautes/diaristes.

D’ailleurs, nous pouvons remarquer que le paramétrage de la majorité des réseaux sociaux virtuels (Facebook comme exemple) est basé sur l’idée de l’intimité comme élément majeur pour inciter les internautes à être actifs sur ces réseaux. Les termes utilisés dans ce paramétrage tels que le journal, le statut, le profil, la situation amoureuse et bien d’autres sont révélateurs et analyseurs dans ce sens. C’est une forme d’action «d’appâter» plus d’abonnés pour des raisons commerciales.

Plusieurs écrits (statuts) postés sur les réseaux sociaux ont joué le jeu, ils  correspondent à des confessions qui devaient figurer,  normalement, dans un journal intime. Les internautes pratiquant ces écrits/confessions ont plutôt le statut d’un diariste qui tient un journal intime mais qui n’a rien d’intimité du fait qu’il se trouve dévoilé et partagé avec d’autres internautes. Plusieurs diaristes du Web justifient leurs actes comme étant un droit relevant de leur vie privée. Il s’agit, certes, d’un droit mais avec une nuance de taille qui précise  «le droit à l’intimité de la vie privée». Cette confusion est, peut-être,  à l’origine de voir le virtuel se transformer, dans plusieurs cas, en un lieu de confessions.

Ainsi, plusieurs écrits postés (statuts) traduisent des états d’âmes, des frustrations et des banalités, parfois, de la vie quotidienne. On y trouve des écrits rédigés au pronom personnel (je) tels que «Je suis insomniaque… », «Je suis en couple…» ou encore «Je suis triste… ». Transformer le virtuel en un journal intime est un acte très analyseur qui montre, une fois de plus,  le besoin d’extérioriser son intimité interne et la faire connaitre sur la toile. Un besoin nourri par les valeurs de l’individualisme et de la société de consommation qui a mis l’individu et son intimité  au centre de ses intérêts.

Dans le contexte marocain, le virtuel est devenu un levier permettant de sortir de l’emprise des valeurs communautaires vers plus de liberté individuelle. A lire les différents «statuts» produits par les internautes marocains, nous pouvons facilement mettre le doigt sur l’usage qui transforme la toile en un journal intime. En fait, les internautes marocains navigants sur les réseaux sociaux jouent parfaitement leurs rôles de diaristes en inscrivant, d’une façon systématique, leurs vécus et leurs aspirations. C’est ce besoin d’être visible numériquement qui les incite, dans la plupart des cas, à parler de leur intimité et leurs expériences menées dans la vie sociale réelle.

Afficher son intimité sur la toile est un acte qui témoigne dans le contexte marocain d’un passage significatif d’un mode de discrétion contrôlée socialement vers un mode d’expression individuelle. Prenons par exemple, il y a quelques années les filles marocaines ne pouvaient, en aucun cas, afficher publiquement leurs relations d’amour sous peine d’être sanctionnées par la société  mais avec les réseaux sociaux cette réalité sociale est révolue.

Ce changement nous interpelle à plusieurs titres pour comprendre pourquoi la vie privée se trouve, de plus en plus, dévoilée sur la toile ? Est-ce que c’est un signe qui dénote d’un changement vers les valeurs individuelles ? Afficher son intimité sur la toile reflète, d’une manière ou une autre,  le changement du rapport à soi et à l’autre qui commence à échapper au contrôle de la société traditionnelle. Donner la fonction d’un journal intime aux réseaux sociaux virtuels est un acte symptomatique témoignant d’un changement de la perception sociale portant sur l’intimité. Autrement dit, dévoiler son intimité sur la toile commence à devenir le mobile pour accéder à une visibilité numérique plus large. Pour la recherche psychosociologique ce changement est analyseur.

Pr. Mustapha Chagdali, psychosociologue

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