vendredi , 7 décembre 2018
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Moha souag

Moha Souag : « La vie n’est pas une partie de foot »

Rencontre avec l’écrivain Moha Souag, récompensé du Prix Grand Atlas pour son roman «Nos plus beaux jours» publié par les éditions du Sirocco.

 

L’internaute : Vous n’en êtes pas à votre premier prix. Qu’est-ce qu’un trophée de plus signifie pour vous ?

Moha Souag : Cela signifie que l’on continue à communiquer avec les autres, que ce que nous écrivons touche encore les autres, que nous sommes en communions avec nos semblables. C’est un signe de reconnaissance qui s’inscrit dans la nature sociale de l’homme. L’homme qui, comme chacun sait, est un être social.

Votre roman «Nos plus beaux jours» traite, à l’instar de vos anciennes œuvres, traite de sujets récurrents. Est-ce qu’à votre avis on ne peut rire ou pleurer d’autre chose que d’un quotidien manifestement pourri ?

D’abord le quotidien n’est pas pourri pour tout le monde. En plus, je ne me vois pas en train d’écrire sur la jeunesse dorée de Malibou quand je vis chaque jour avec mes compatriotes les mêmes galères quotidiennes. Pour terminer, je crois qu’un peuple heureux n’a pas de littérature. Personne à ma connaissance n’a jamais reproché à Zola ou à Steinbeck d’avoir parlé des malheurs de leur peuple. Je ne sais pas pourquoi je dois amuser les lecteurs en escamotant ces problèmes. Je suis désolé, je ne suis pas un amuseur. Mais je tiens à signaler que mon propos va un peu plus loin que le quotidien ; j’essaye tout simplement de poser des questions auxquelles je n’ai pas trouvé de réponses, des questions qui m’interpellent sur la relation des êtres humains avec leur milieu aussi bien spirituel que matériel. Je refuse toute esthétique artificielle qui tend à briller pour briller ; qui tend à construire de belles élucubrations mentales pour le plaisir du lecteur. Personnellement, si une littérature n’interpelle rien en moi, ce n’est plus de la littérature c’est de la masturbation.

Quand on lit vos romans, on a comme l’impression qu’il existe un Moha Souag, le gentil, le pudique ; et un Moha Souag ayant une colère enfouie mais ne parvenant pas à l’extérioriser, sinon avec une sorte de retenue exception faite de «Les années U». Vous vous tracez des lignes rouges ?

Il n y a pas de lignes rouges, il y a une tentative de compréhension. La vie n’est pas une partie de foot pour soutenir aveuglément l’équipe du quartier parce qu’elle est celle du quartier. La vie d’une personne, d’un peuple, d’une société, d’un pays valent beaucoup plus que des cris de colère incontrôlés. Les sentiments ne sont pas un raisonnement. Se débattre dans les sentiments, c’est encore compliquer les situations. Je crois que vous avez déjà publié certains de mes articles et vous savez que j’ai plutôt une approche rationaliste des faits. Je suis pour la responsabilisation de chacun des acteurs politiques et économiques dans tous le territoire national. En plus, je crois que la violence n’a jamais résolu aucun problème. Ma colère s’exprime sur le terrain par l’action, j’ai toujours œuvré dans les associations pour changer la situation sur le terrain. Je suis toujours allé vers les autres avant que les associations ne deviennent des fournisseurs de CV, des vaches à lait et des tremplins vers un prestige immérité et pour voyager aux frais de la princesse.

Peu savent que vous êtes un poète accompli, que la poésie est votre «péché mignon».Pourquoi le romancier Moha Souag prend le dessus sur le poète Moha Souag ?

La poésie est du domaine de l’intime pour moi. Il est rare que je publie mes poèmes sauf des coups de cœur ou des coups de gueule ; quand la prose ne sert plus à rien. J’ai opté d’ailleurs dans mes premières nouvelles pour une prose poétique mais c’était un peu comme un luxe, un exotisme. Puis, je suis passé à une prose pure et dure où je voulais appeler les choses par leur nom sans cacher le thème sous des arabesques stylistiques qui noient l’événement sous un tas de mots vides. J’ai écrit au scalpel, au bistouri, avec des phrases courtes, parfois rien que des mots ou des onomatopées là où le langage humain n’était plus d’aucun secours. Je crois que l’histoire de la littérature marocaine, si elle se fait un jour, doit rendre justice à beaucoup de monde.

On dit de vous «Ecrivain Pédagogue». Après une longue carrière dans l’enseignement où vous dispensiez le savoir, qu’apportez-vous à votre prochain, à part les bons mots ?

Je n’ai jamais apporté les bons mots. Pour moi la pédagogie était de l’action .Je n’ai jamais dispensé à mes élèves un savoir, mais un savoir-faire. Et je continue par mes écrits, tout au moins, à témoigner d’une certaine façon et de développer une littérature différente de ce qui se fait aujourd’hui. Je n’ai jamais écrit pour plaire à quelqu’un. J’ai écrit dans la nécessité, dans le besoin d’écrire. Quand, devant un homme ou une femme, impuissants à résoudre des difficultés de la vie, vous vous trouvez vous-même impuissant à les aider ou à changer quoi que ce soit dans le cours des événements, vous commencez à vous poser des questions. J’ai toujours été un mauvais professeur pour mes inspecteurs et je suis encore un mauvais écrivain pour mes détracteurs. Je n’ai rien contre tous les courants littéraires, chacun ne peut écrire que de là où il est. Je crois qu’il y a des écrivains et des amuseurs, chacun est rattrapé par sa classe dans le sens marxiste du terme.

Vous me disiez, il n’y a pas si longtemps-je vous cite : «L’histoire n’existe pas : elle se fait indépendamment mais aussi grâce à ses acteurs…» Vous affirmez que l’histoire du Maroc a été occultée. Que faites-vous pour la réhabilitation des héros que vous appelez «inconnus» ? Un Mouha ou Hammou Zayani, à titre d’exemple, ne mérite-t-il pas, à votre avis, plus d’égards ?

Je parlais du manque de héros pour les jeunes marocains et j’ai justement cité plusieurs personnalités marocaines dont il faut revisiter l’histoire. Je veux dire que les manuels scolaires, les BD, la télévision, le cinéma ont laissé le terrain libre à d’autres héros comme si la culture marocaine et la société marocaine sont nées la veille. Nous avons une mémoire riche en hommes et en femmes illustres. Je travaille beaucoup sur l’histoire du Maroc et je pense que les jeunes écrivains doivent se pencher sur cette histoire. Ils apprendraient sur eux-mêmes et sur l’histoire du peuple marocain beaucoup de choses.

Vous êtes un fervent défenseur de l’amazighité, mais vous n’avez jamais tonné contre la non-considération de l’amazighité…

Je n’ai jamais eu besoin de crier mon amazighité dans les rues. Je la porte en moi et quand bien même je voudrais la nier, j’ai toute une longue histoire derrière moi qui me rattraperait. En plus je n’aime pas qu’on applique automatiquement une religion ou une ethnie à une personne. Cela me rappelle la presse française des mauvais moments où l’agresseur est un jeune arabe, l’agressé un Juif, le voleur un Noir, etc. Sinon, il faut généraliser la pratique, vous imaginez ce que cela va donner : Amale Samie écrivain Mellali, Mestari écrivain andalous, Laabi poète arabe de Fès. Je suis Marocain, c’est tout. La situation est claire aujourd’hui ; les ennemis et les racistes se sont déclarés, chacun connaît les ennemis du peuple marocain. Aucune situation ne peut évoluer sans une organisation politique aux directives et aux perspectives claires. Je salue ici toutes les associations qui ont œuvré pour éviter l’usure de la langue et la culture amazighs ; qui ont lutté depuis l’hégémonie de la pensée baathiste et wahabiste au Maroc. Mais aujourd’hui la situation est beaucoup plus grave car malgré l’ouverture démocratique de la politique du Maroc, les forces de l’inertie sont plus fortes encore qu’elles ne l’étaient avant. La seule solution pour faire appliquer les directives de Sa Majesté est la création d’un parti politique pour exprimer d’une manière démocratique les doléances du peuple marocain en général et des Amazighen en particulier et pour les faire avancer comme on le fait pour les partis islamistes et salafistes. Sinon, certains partis politiques jouent le pourrissement de la situation et cela n’a jamais servi aucun pays ni aucun peuple.

Vous maintenez une grande relation avec le Web. Pour un écrivain ayant écrit ses romans avec un stylo sur papier loin du brouhaha des grandes villes, c’est un «exploit» ?

Non, je me suis toujours intéressé aux nouvelles technologies. Je dois être l’un des premiers à avoir préconisé l’enseignement par ordinateurs dans les écoles marocaines dans un article je ne sais où dans les années 70. J’ai lancé la première école d’enseignement de l’informatique à Errachidia en1986 (c’était l’école d’un ami qui m’a chargé de tout mettre en place). Je travaille dans le brouhaha, j’ai écrit dans des stations des cars, dans les souks, cela ne me pose aucun problème, bien au contraire. Je déteste les villes tranquilles, c’est pour cela que j’avais eu beaucoup d’activités partout où je suis allé.

Il existe dans certains messages que vous postez sur la Toile une sorte d’humour –généralement NOIR- qu’on vous connait peu.Est-ce l’instantané, le train-train quotidien qui vous y accule ?

La toile est une mine riche en caractères, en pensées, en présence humaines. Parfois je réagis selon la situation. L’humour naît seul, il jaillit sans y avoir presque pensé .Mais il permet de désamorcer certaines situations trop sérieuses.

Vous inspirez-vous des écrits et échanges sur le Web ?

Non, pas trop. Le Web est beaucoup plus un endroit où l’humanité se dévoile et dévoile ses pensées ; pensées sommes toutes banales.

Auriez-vous vécu heureux sans l’Internet ? Oui, je l’oublie quand je quitte la maison. Quand je voyage je n’y pense plus.

Propos recueillis par Abdelkader El-Aine

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