vendredi , 7 décembre 2018
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Pr. Mustapha Chagdali : «Un acte caritatif n’a nullement besoin de devenir un spectacle»

A sa manière de scruter et d’analyser avec recul et lucidité les phénomènes sociétaux, le professeur Mustapha Chagdali nous donne dans l’interview qui suit un éclairage bien précis sur le Ice Bucket Challenge.

 

«L’internaute» : Que pensez-vous, professeur, du Ice Bucket Challenge ? Peut-on le qualifier de phénomène ?

Mustapha Chagdali : Ne faut-il pas, d’abord, mettre ce fameux «Ice Busket Challenge» dans son contexte initial pour mieux le cerner et l’expliquer? En fait, le «Ice Bucket challenge» qui veut dire en français «le défi du seau d’eau glacée» est une sorte «d’action» au sens d’une astuce qui consiste à renverser un seau d’eau glacée sur la tête dont le but est de participer à la collecte des fonds pour lutter contre la maladie de la sclérose latérale amyotrophique. Pour garantir la médiatisation de cette «action-astuce», plusieurs célébrités ont pris part dans ce «défi» devant les caméras du Web tout en nominant d’autres célébrités à faire de même. Ainsi, le «Ice Busket Challenge» a fait tache d’huile sur la toile.

Peut-on qualifier ce défi de phénomène ?

Je ne le pense pas vraiment dans la mesure où la notion de phénomène fait essentiellement référence à ce qui est sous-jacent à l’action. Autrement dit, le «Ice Busket Challenge» n’est qu’une étincelle très fine d’un phénomène beaucoup plus ancré dans des pratiques médiatisées et diffusées à grande échelle. Le vrai phénomène, c’est cette machine médiatique qui manipule les gens en les rendant de simples consommateurs très dociles pour absorber un fait aussi banal que le «Ice Bucket Challenge». En analysant cette action-astuce ou soi-disant un défi, nous pouvons remarquer qu’elle a davantage amené le grand public vers des actes de mimétisme sans intégrer l’idée derrière…

Comment expliquez-vous l’incroyable propagation qu’a connue cette tendance ?

Dès le départ de cette action, les initiateurs ont misé sur sa propagation en intégrant dans le jeu des personnes célèbres dans tous les domaines médiatisés comme la politique, le sport et l’art. Procéder, d’une part, par le fait d’intégrer dans le jeu des célébrités a forcément donné lieu à cette forte médiatisation du «Ice Bucket Challenge». Et, d’autre part, parce que le grand public ne demande que ça pour nourrir son besoin de consommation et du mimétisme. Autrement dit, sans la complicité du grand public sur les réseaux sociaux ce «défi» n’aurait jamais connu une propagation aussi importante.

Il faut, aussi, signaler l’influence exercée de ce «défi» sur les jeunes internautes. J’étais, moi même, témoin dans mon entourage immédiat d’adolescents qui se lançaient dans le défi de renverser des seaux d’eau sur leur tête et de poster leur acte sur la toile. Ces jeunes adolescents ont agi sous l’influence de leurs idoles comme si le modèle d’identification, sur le plan psychologique, leur a indiqué l’acte qu’il faut accomplir. Comment, après tout ça, peut-on tenir un discours écologique et expliquer à ces adolescents l’utilité de préserver l’eau et de ne pas gaspiller cette ressource naturelle dont notre vie en dépend pour continuer à exister sur cette planète ?

La propagation du «Ice Busket Challenge» a également masqué les événements les plus sérieux du moment. Elle a détourné les regards vers un fait banal au détriment de ce qui se passe comme malheur un peu partout dans le monde (la guerre à Gaza, en Syrie, en Irak…)

Pourquoi, selon vous, des personnalités publiques, des stars… se sont-elles prêtées au jeu sans coup férir ?

Les stars, dans tous les domaines confondus, ne sont que des êtres qui vivent sous les feux des projeteurs. L’existence de ces stars ne prend sa signification pleinement qu’aux yeux de leurs fans. Même s’il ne faut pas généraliser, on a vu participer à ce «challenge» des personnalités politiques comme l’ancien président américain George Walker Bush qui a convié l’autre ancien président américain Bill Clinton à prendre part dans ce jeu.

D’autres célébrités dans le monde sportif et artistique ont aussi participé au challenge du seau d’eau glacée. L’objectif tacitement déclaré, pour ces stars, est de se montrer aux yeux de leurs fans comme des gens de bonne volonté en participant à une opération caritative. C’est une manière de souhaiter obtenir de leurs fans la reconnaissance envers leur acte «généreux». Cependant, il y a lieu d’interpeller ces stars quant à d’autres causes qui témoignent de la misère du monde. Il y a lieu, simplement, de leur dire «arrêtez d’exploiter les malheurs des autres pour faire briller votre image… »Un acte caritatif n’a nullement besoin d’être accompli sous les feux des projecteurs. Il n’a nullement besoin de devenir un spectacle.

Le challenge a été détourné dans de nombreux pays, comme la Palestine et le Maroc, pour servir d’autres causes. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Oui, ce challenge a été détourné dans de nombreux pays. Et c’est justement l’idée de le calquer qui a régi ce détournement. Au Maroc on a associé le «Ice Bucket Challenge» au don du sang. Dans ce challenge au Maroc on a gardé le seau pour une autre opération, mais au fond rien n’a changé. Sans généraliser mon jugement, je peux sans trop de risque dire que les «stars» de notre pays sont de très bons élèves fidèles au mimétisme et au plagiat. Et pour en être certain, il suffit de regarder nos chaines de télévision pour déceler le fait que nos programmes sont, en grande partie, plagiés. C’est vrai, on ne peut pas mette tout le monde dans le même sac, mais la réalité est âpre à ce niveau. Ce challenge a suscité beaucoup de questions sur les réseaux sociaux. Pour plusieurs internautes la confusion était totale entre le fait de renverser un seau d’eau sur sa tête et d’appeler au don du sang. Lorsqu’on passe à l’acte à partir d’un modèle, cela signifie que nous avons cessé de penser puisque le modèle a pensé, préalablement, à notre place. C’est cela le danger du mimétisme, on s’écarte pour se manifester dans la peau de quelqu’un d’autre.

En Palestine, ce challenge a connu une autre tournure que je peux qualifier de positive. En fait, tout en gardant le seau, son contenu a changé par les gravats et les décombres provoqués par la guerre à Gaza. C’est une manière très intelligente de la part des Palestiniens initiateurs de ce challenge. Ainsi, ils ont lancé un cri pour dire aux initiateurs du «Ice Bucket Challenge» : «Arrêtez votre mascarade…Israël tue beaucoup plus que la maladie de la sclérose latérale amyotrophique…» Dans ce cas on s’est servi du modèle pour le contester… la nuance est absolue… !

Dans le même ordre, nous assistons encore aujourd’hui sur les réseaux sociaux à une autre forme de challenge. Il s’agit de «10 books challenge» dont l’idée est noble puisque l’objectif derrière est d’encourager la lecture. Cependant, lorsque la lecture devient une question de challenge, elle bascule directement dans le spectacle et le ridicule. La lecture est comme la respiration et on ne peut pas défier les gens à ne pas respirer. Personnellement, j’ai reçu plusieurs invitations pour participer à ce challenge de la lecture, mais je n’en ai répondu à aucune…

Vous êtes-vous prêté au challenge ? Et pourquoi ?

Vous êtes sérieux là… ! ? Non pas du tout. Je ne suis pas fait pour ce genre de challenge sur le Web. Pour y répondre favorablement, j’attends que je sois nominé par un certain Socrate ou bien par un certain Ibn Rochd non pour le défi du seau d’eau glacée mais pour remettre l’évidence en question. Sérieusement, le seul vrai challenge que je me lance chaque jour est de rester moi-même et ne jamais avoir le sentiment d’être indigne. Avoir honte d’être un Homme est le pire des sentiments, face auquel il faut se lancer des challenges au quotidien.

Propos recueillis par Abdelkader El-Aine

 

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