vendredi , 7 décembre 2018
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Selfie : l’autoportrait virtuel de Narcisse … !

Malgré les différentes formes du selfie posté sur la toile, il devient aisé d’en comprendre la logique par le simple fait de revisiter le mythe de Narcisse.

 

Le «selfie» est une photo de soi, prise par soi-même et postée sur les réseaux sociaux. Une photo qui traduit, sur le plan psychologique, le regard de soi sur soi-même mais diffusée pour autrui. Une pratique qui est devenue omniprésente sur la toile à tel point que le virtuel s’est transformé, partiellement, en miroir n’ayant pas son rôle classique de refléter, dans l’intimité, l’image de soi pour soi-même mais surtout pour autrui. Ainsi, le selfie ne peut pas être une simple photo puisque il est régenté par un mécanisme psychologique très complexe. Ne s’agit-il pas d’un égoportrait, comme on l’appelle au Canada, et à travers lequel on vise, d’une façon sous-jacente, d’opter pour un égocentrisme et se faire valoriser aux yeux des autres ? Ne dénote-t-il pas, chez les « selfistes », d’une manière d’affirmer leur existence ne serait est que sur un plan virtuel ?

Selfie timide, selfie stupide, selfie sans tête

Néanmoins, il faut d’abord préciser que la photographie, en général, n’est pas une copie conforme à l’image de soi. Une photo de soi que l’on admire est fondée au fond sur le mécanisme de projection associant l’image de soi à la photo de soi. Dans le cas du selfie en tant qu’égoportrait la logique de l’image de soi se trouve transposée sur la photo d’une manière égocentrique. En fait, l’acte de se prendre soi-même en photo à l’aide d’un Smartphone n’est jamais réussi du premier coup. C’est pourquoi le « selfiste » procède à une série de prises de photos pour en choisir une à diffuser sur la toile. C’est une relation à l’image de soi et la photo doit être conforme à celle –ci. Les choses se passent dans cette logique comme si le selfiste se dit « voilà la photo qui me refléterait le mieux aux yeux des autres ». Ainsi, le selfiste se séduit par sa propre photo tout en pensant que cette dernière aura la magie de séduire les autres…

En outre, l’observation de la photo selfie nous renseigne sur moult situations qui traduisent la dynamique du changement de l’image de soi chez « les selfistes ». De ce fait, nous pouvons repérer une série de selfies montrant cette dynamique. Au fait, sur les réseaux sociaux on ne cesse de taxer les selfies par des attributs tels que le selfie timide, le selfie stupide, le selfie sans tête ou encore le selfie des vacances, le selfie au lit etc… Donner un intitulé à son selfie est une indication de taille qui permettrait de déceler ce que la photo cache sur le plan symbolique et psychologique.

A titre d’illustration, le selfie dans lequel le selfiste procède à la déformation de son propre visage sur la photo, avant de la poster sur les réseaux sociaux, est un acte qui pourrait être expliqué comme un manque de l’estime de soi. Déformer sa propre photo et la diffuser sur le virtuel révèle, même pour un usage insolite et comique, une certaine vérité. Comme s’il s’agit de dire aux autres internautes « je n’ai pas une bonne image à faire valoir sur le web … et je ne vous donne pas la possibilité de le constater puisque je le fais moi-même ». C’est une forme d’autodérision mais d’un gout qui frôle l’autodestruction.

Par ailleurs, le selfie n’est pas seulement une photo de soi en autoportrait puisque on y trouve d’autres choses. L’exemple flagrant à ce titre est celui des selfies avec des animaux. En fait, associer sa propre image à celle d’un animal n’est pas un acte innocent dans la mesure où il dénote, sur le plan psychologique, d’une certaine « réalité ».Ne s’agit-il pas, pour le selfiste, de s’identifier en animal ou bien de montrer son côté animal tout en souhaitant, tacitement, qu’il soit reconnu ainsi par les navigants sur la toile.

Malgré les différentes formes des selfies postés sur le virtuel, il devient aisé d’en comprendre la logique par le simple fait de revisiter le mythe de Narcisse. Si ce dernier, comme le raconte la légende, est devenu épris de son visage que lui renvoyait l’eau du fleuve Céphise, le selfiste, lui, est tombé sous le charme de son propre visage par le reflet d’un autre fleuve d’une autre nature, celui du virtuel. La seule nuance à mettre entre Narcisse et le selfiste c’est que le premier, selon le mythe, avait une beauté exceptionnelle alors que le second se trouve, constamment, en enquête d’une beauté qui devient elle-même éphémère par la force d’une consommation virtuelle au goût d’une restauration rapide inventant et réinventant les ingrédients d’une image de soi non constante.

Mustapha Chagdali, psychosociologue

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